( Normand Provencher -
Le Soleil ) -
(Québec) - Oubliez la controverse, le sensationnalisme, le film qui donne dans la facilité et le voyeurisme. Polytechnique n'offre rien de tout cela. Plus qu'une simple reconstitution des tragiques événements du 6 décembre 1989, le poignant film de Denis Villeneuve se veut un hommage aux victimes. Et surtout une façon de perpétuer l'espoir.
Pour que la vie continue après le drame et l'horreur.
Parce que la vie doit continuer.
Jamais le nom de Marc Lépine n'est évoqué. Villeneuve ne fait pas l'apologie du tristement célèbre personnage, pas plus qu'il essaie de comprendre les raisons de sa folie. Jeune homme visiblement troublé, les premières images le montrent, assis sur son lit, le canon de sa carabine pointée vers sa tête.
En préparant son arsenal, en cette journée fatidique, Lépine (troublant Maxim Gaudette) récite en voix hors champ des extraits de sa lettre laissée pour expliquer son geste démentiel. Sur son visage, aucune émotion, seulement un regard vide qu'il traînera tout au long de son parcours sanglant.
Marc Lépine accusait les féministes de lui avoir gâché la vie, de jouir d'avantages indus sur les hommes. Valérie (Karine Vanasse), finissante en génie mécanique, s'aperçoit à la même époque qu'elle devra se battre pour faire sa place sur le marché du travail. Et qu'il est parfois préférable de taire son désir d'enfant devant un futur employeur.
L'univers de ces deux personnages basculera pendant la vingtaine de minutes que durera la fusillade. Et aussi celui de centaine d'autres étudiants, dont Jean-François (Sébastien Huberdeau), la conscience masculine du film, l'incarnation de tous ces hommes accusés de ne pas être intervenus pour empêcher le massacre. Image forte d'un jeune homme impuissant, devant faire face à l'horreur, puis dévoré par la culpabilité.
Compte tenu de la nature et de la proximité des événements, Polytechnique se regarde avec un malaise permanent, la gorge et l'estomac noués. Tout le monde appréhende la scène où Lépine demande aux gars et aux filles de se séparer. Une connaissance pointue des faits qui rend une partie du film prévisible, mais pas moins angoissante.
La mise en scène de Denis Villeneuve est brillante. Le noir et blanc est très approprié dans les circonstances, un choix qui permet d'installer une distance par rapport aux événements. Après coup, on imagine mal le même film tourné en couleurs. Certains moments n'en auraient été que plus horribles, particulièrement celui, symbolique, du suicide de Lépine. À l'exception d'une scène ou deux, la violence n'est à peu près jamais montrée de front, mais plutôt suggérée.
Polytechnique n'explique rien sur un drame qui relève en soi de l'inexplicable. Par contre - et c'est certainement son plus grand mérite -, il explore (dans la douleur, il va de soi) l'après-Polytechnique, à travers la résilience inégale de Valérie et de Jean-François. Chacun cherche à se relever, à réapprendre à vivre. À cet égard, le film démontre hors de tout doute que le repli sur soi, l'enfermement et le silence, des réflexes typiquement masculins, mènent à un cul-de-sac.
Oublions le débat sur la pertinence ou non de faire un film sur cet épisode inscrit en lettres de sang dans la mémoire collective québécoise. Le cinéma s'est toujours abreuvé aux tragédies, pourquoi le nôtre en ferait autrement? Les Américains n'ont pas attendu des générations avant d'aborder le 11 septembre ou la guerre du Viêtnam.
Le cinéma peut même avoir un effet catharsis et salvateur. Dans le cas du drame de Polytechnique, fusillade unique en raison de ses motifs ouvertement misogynes, Denis Villeneuve l'aborde avec suffisamment de respect pour permettre à chacun de s'approprier et d'exorciser les événements. L'idée d'en faire un film est d'autant plus pertinente que beaucoup des 18-25 ans, aujourd'hui sur les bancs d'université, ont une connaissance sommaire de ce qui s'est passé.
Polytechnique n'est pas un film facile, mais il n'en demeure pas moins nécessaire pour soigner une plaie demeurée trop longtemps ouverte.
Au générique
Titre : Polytechnique
Genre : drame
Réalisateur : Denis Villeneuve
Acteurs : Karine Vanasse, Maxim Gaudette, Sébastien Huberdeau, Évelyne Brochu, Pierre-Yves Cardinal et Johanne-Marie Tremblay
Salles : Cinéplex Sainte-Foy, Cinéplex Beauport et Le Clap
Classement : 13 ans
Durée : 1h17
Cote : ****
On aime : le respect et la sobriété de la mise en scène, le jeu du trio Vanasse-Gaudette-Huberdeau, le choix du noir et blanc, la réflexion sur un sujet dramatique
On n'aime pas : ?
Qu'en pensez-vous?
Le film Polytechnique a suscité bien des débats, avant même sa sortie. Maintenant qu'il est sur les écrans, Le Soleil aimerait connaître votre opinion. Le film est-il à la hauteur de la tragédie dont il rend compte? Écrivez-nous à l'adresse opinion@lesoleil.com
Publié par : Marcel Charland
à 09:19:57
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